Ghost Elephants : Werner Herzog aux frontières de la découverte

Werner Herzog s’intéresse depuis longtemps aux limites de la compréhension humaine, là où la science rencontre le mythe et où la quête de savoir frôle l’obsession. Dans «Ghost Elephants», présenté à la Mostra de Venise l’année précédente, il accompagne le défenseur de la nature Steve Boyes en Angola, à la recherche d’un troupeau d’éléphants qui existe peut-être… ou pas.
Le film associe recherche scientifique et exploration philosophique : que signifie poursuivre un rêve qui pourrait rester insaisissable ? Son point de départ est simple : Boyes croit aux observations d’éléphants exceptionnellement grands.
Il suppose qu’ils pourraient être apparentés au légendaire spécimen Fnykvi, conservé au Musée national d’histoire naturelle du Smithsonian à Washington. Il porte le nom de Josef Fnykvi, ingénieur et chasseur de gros gibier qui l’a acquis. Presque un mètre plus haut qu’un éléphant africain moyen, il figure parmi les plus grands mammifères terrestres documentés.
Leur habitat supposé est le plateau isolé de Bi, une région boisée et peu peuplée d’une superficie proche de celle de l’Angleterre. Depuis dix ans, Boyes rassemble des témoignages et s’appuie sur les maîtres pisteurs san. Leur lecture des signes du paysage constitue une forme de connaissance particulièrement élaborée parmi les sociétés de chasseurs-cueilleurs encore présentes.
La découverte de ces «éléphants fantômes» pourrait éclairer leur génétique, le gigantisme et les migrations dans une région africaine peu étudiée. Herzog évite toutefois le simple récit naturaliste. Sa voix, mêlant réflexion savante, scepticisme et humour discret, transforme une collecte d’ADN en méditation sur les rapports entre science et imagination.
Il compare Boyes au capitaine Achab poursuivant la Baleine blanche, tout en distinguant une obsession féconde d’une obsession destructrice. Elle repose sur la conviction qu’une présence immense et cachée demeure juste au-delà de notre perception. La science reste tangible : préparation du matériel, discussions avec les responsables locaux pour obtenir l’accès et travail de terrain éprouvant pour l’équipe comme pour l’équipement.
Le film ne livre pas de données définitives et n’est pas un article scientifique évalué par des pairs. Il restitue cependant la méthode de terrain : hypothèse, observation, déduction et conclusions prudentes. La révélation finale, provisoire et incomplète, résulte d’une lente accumulation d’indices plutôt que d’un spectacle dramatique, à l’image du rythme du film.
La photographie partage le raffinement des documentaires National Geographic, tout en conservant la curiosité propre à Herzog. Les vues aériennes soulignent l’immensité du plateau ; les gros plans sur les mains des pisteurs lisant les empreintes montrent un savoir incarné, affiné au fil des générations.
Les San appartiennent à l’une des plus anciennes cultures continues et possèdent des lignées génétiques séparées d’autres populations humaines il y a jusqu’à 200 000 ans. Leur expertise n’est pas traitée comme du folklore, mais comme un savoir empirique perfectionné pendant des millénaires, antérieur aux laboratoires. La quête ouvre aussi sur le changement climatique, les héritages coloniaux et les conséquences de l’exploitation industrielle, présents dans les commentaires de Herzog sans les rendre pesants.
Le paysage angolais, autrefois marqué par les conflits, devient un lieu où se croisent conservation, souveraineté autochtone et responsabilité écologique. La recherche de Boyes rappelle un paradoxe : étudier signifie intervenir, et préserver peut aussi transformer. Les éléphants restent une possibilité concrète et une métaphore de notre fascination pour les mystères encore incomplètement compris par la science.
L’exploration ne se définit donc pas uniquement par ses découvertes, mais aussi par l’humilité de reconnaître ce qui reste inconnu et par le désir de questionner les limites du savoir. Davide Abbatescianni est un critique de cinéma installé à Rome.